Une révolution empêchée - Feuilleton #3

Au programme de ce numéro : une plongée dans le paysage médiatique allemand, encore profondément divisé trente ans après la réunification. Et l'influence d'Angela Davis sur l'art de l'ex-RDA.

Je suis Arthur Devriendt, journaliste indépendant et créateur de «Feuilleton» : une lettre d’information consacrée aux idées qui agitent l’Allemagne ! N’hésitez pas à réagir : en utilisant la fonction «répondre» de votre messagerie ou en laissant un commentaire en bas de la page. Pour en savoir plus sur «Feuilleton», cliquez ici.

Temps de lecture : 8 minutes

Pour ce troisième numéro de «Feuilleton», on explore l’héritage de la chute du mur de Berlin dans la constitution du paysage médiatique allemand avec le journaliste Lutz Mükke. On découvre aussi l’influence d’Angela Davis sur l’art de la RDA et de l’Europe de l’est. Enfin, on se rattrape avec le feuilleton des feuilletons et la revue de presse francophone. Viel Spaß beim Lesen et à samedi prochain ! (à l’heure cette fois-ci)

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Le feuilleton des feuilletons

  • Figure centrale du parti Die Linke, Sahra Wagenknecht a publié un livre dans lequel elle dresse un portrait ravageur de l’état de la gauche allemande et de ses combats. Réduit au débat sur la « politique identitaire », il est pourtant « plus intéressant que la plupart des autres livres politiques » indique Tobias Becker (Der Spiegel)

  • Lancé en 1995 en réaction à la « marchandisation » du football, le magazine allemand Der tödliche Pass a publié en février son 99ème et dernier numéro. Ses créateurs, Johannes John et Stefan Erhardt, sont plus pessimistes que jamais sur l’évolution de leur sport (Süddeutsche Zeitung · abonnés)

  • De Munich à Hambourg en passant par le petit-déjeuner et les poils sous les bras, le sociologue Dirk Kaesler et la journaliste Stefanie von Wietersheim passent en revue les spécificités allemandes et leur « beauté » (FAZ · abonnés)

  • De 1961 jusqu’à la suppression du service militaire en 2011, les objecteurs de conscience allemands devaient réaliser un service civil. Il y a 60 ans, en avril 1961, le futur comique Peter Grohmann faisait partie des premiers engagés. Il raconte l’« examen de conscience » et ses actions subversives (Der Spiegel)

Une révolution empêchée

En janvier, le quotidien Berliner Zeitung arrêtait ses ventes à l’unité dans les Länder de l’ouest. Une illustration d’un paysage médiatique encore très divisé en Allemagne, où les fleurons de la presse – comme le FAZ ou le Spiegel – sont peu diffusés à l’est. Trente ans après la réunification, les médias doivent-ils faire (enfin) leur révolution ?

Cette question, c’est celle qui anime le journaliste Lutz Mükke dans une étude publiée début mars par la fondation Otto Brenner. En une cinquantaine de pages, l’auteur propose de revenir sur les mois qui ont précédé et suivi la chute de la RDA pour comprendre comment s’est cimenté le paysage médiatique toujours en vigueur.

Dans l’ancienne république démocratique, de nombreux titres coexistaient. Et les lecteurs étaient au rendez-vous : 80 à 90% des foyers étaient abonnés à un quotidien. Pas question cependant de parler de liberté dans la presse dans un environnement contrôlé de près par le parti au pouvoir, distributeur des subventions et propriétaire de sa propre maison d’édition. Quant aux journalistes, ils avaient quasiment un « rôle de fonctionnaire », comme l’écrit Lutz Mükke.

Pas étonnant, dès lors, que cette liberté ait été l’une des revendications centrales de la « révolution pacifique » qui démarre en mai 1989. En octobre, avec la dissolution des organes de direction de la presse, puis avec la chute du mur, la scène médiatique connait, en l’espace de quelques semaines, des changements radicaux. Entre 80 et 100 nouveaux journaux sont lancés, les rédactions fidèles à la ligne du parti sont remplacées, de nouveaux rédacteurs en chefs sont désignés démocratiquement, des titres changent de nom et les colonnes s’ouvrent à d’autres plumes.

En février 1990, un « comité de contrôle » est même mis en place pour garantir les nouvelles libertés et protéger les médias de l’est face à l’arrivée des acteurs de l’ouest. Mais cette protection volera en éclat avec le début de la campagne de privatisation. Comme le relève Lutz Mükke, les journaux seront les biens les plus rapidement privatisés du catalogue de la « Treuhand »… seulement dépassés par les brasseries.

S’ils sont politiquement discrédités, les journaux de la RDA ont en effet un « nom » et un potentiel de diffusion qui en font un produit intéressant. « La vente des journaux détenus par le Parti socialiste unifié [parti au pouvoir de la RDA] a rapporté à la Treuhand le montant record de 1,2 milliards de DM » note l’auteur. C’est dans cette ambiance de « ruée vers l’or » que le groupe Gruner + Jahr, jusque là éditeur du seul Hamburger Morgenpost, devient grâce à ses achats à Berlin et à Dresde l’un des plus grandes maisons du pays.

En dépit des promesses des acteurs politiques, la privatisation conduit à une double concentration du paysage médiatique en Allemagne de l’est. D’un côté, les acteurs ouest-allemands prennent le contrôle des médias de l’est. De l’autre, soutenue par l’intervention directe d’Helmut Kohl dans certains dossiers, se met en place la règle non écrite « 1 arrondissement = 1 journal ». Pour la diversité, on repassera.

À la tête des journaux de l’est, les groupes originaires de l’Allemagne de l’ouest imposent une stratégie qui tirent les titres vers la « presse de boulevard ». À milles lieux de « l’excellence » et de « la vie des idées » dont se prévalent les principaux journaux de l’ouest. Convaincus de ne pas retrouver dans les « nouveaux Länder » leur public cible, ceux-ci « ont continué à publier exclusivement pour les classes moyennes et supérieures ouest-allemandes ». Aujourd’hui, un journal comme le FAZ ne compte que 3,4% de ses lecteurs dans l’est du pays. Et le Spiegel n’y compte que 25 000 abonnements. Une situation qui n’est pas sans risque sur la manière dont l’est est traité dans ces colonnes.

Si l’on trouve traces d’un traitement biaisé déjà à l’époque de la réunification, Lutz Mükke revient sur le cas emblématique de Sebnitz, petite localité de Saxe. Le 23 novembre 2000, le journal Bild annonce que la mort d’un enfant à la piscine, qui a secoué la ville trois ans plus tôt, est le fait d’un groupe de 50 nazis. Pire : les 300 personnes présentes ce jour-là auraient tout vu mais n’auraient rien dit. Alors que les médias locaux reprennent l’information avec prudence, qui s’avèrera fausse par la suite, la plupart des grands journaux de l’ouest reprennent l’information sans recul, trahissant leur perception de l’est du pays – du Bild au journal de gauche taz en passant par Die Welt – comme un mélange de néonazis, de chômage et d’apathie.

Toutefois, comme le relève Lutz Mükke, certains journaux dits de référence tentent depuis plusieurs années d’améliorer leur couverture. C’est le cas du Zeit qui, après avoir eu un bureau à Dresde, édite depuis 2012 un supplément consacré à l’est du pays (« Zeit im Osten ») depuis Leipzig avec quatre journalistes. Pour l’auteur, si de telles initiatives sont nécessaires, elles ne sont cependant pas suffisantes.

Sans lister ici l’ensemble de ses propositions, il y a selon lui la nécessité de mener un véritable débat sur la mise en place de quotas pour les personnes originaires de l’est du pays. Des fonds pourraient également être débloqués pour encourager les initiatives journalistiques en ex-RDA. Enfin, il invite les écoles de journalisme à repenser leur recrutement. En 2019, dans une des plus célèbres d’Allemagne, la Henri-Nannen-Schule, on ne comptait que deux personnes originaires de l’est sur une promotion de 14 étudiants.

La revue de presse francophone

  • En janvier 2020, une loi inédite pour bloquer les loyers dans la capitale allemande était adoptée. Fermement contestée par ses opposants, celle-ci vient d’être retoquée par la cour constitutionnelle (Libération · abonnés)

  • La jalousie vaccinale, « Impfneid » en allemand, fait son entrée dans les nouveaux mots du quotidien et s’affiche à la Une du magazine « Stern ». Pour éviter que cette jalousie ne laisse place au ressentiment, les politiques sont invités à définir une politique vaccinale claire et équitable (Courrier international)

  • Arrivé en Allemagne en 2015, Tareq Alaows voulait être le premier réfugié syrien à entrer au Bundestag. Six mois avant les élections, il abandonne « en raison des tombereaux d’injures racistes et de menaces » (Le Monde · abonnés)

  • Rescapé du camp de Buchenwald, le dessinateur Walter Spitzer est décédé le 13 avril dernier. Né en 1927 en Pologne et naturalisé français après la guerre, il avait réalisé la sculpture en hommage aux raflés du Vél’d’Hiv (Livres Hebdo · abonnés)

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Sur la toile : Les roses d’Angela Davis

L’emprisonnement de la militante Angela Davis pour terrorisme, aux Etats-Unis, au début des années 70, a soulevé une grande vague de solidarité dans le monde et particulièrement en RDA. À l’occasion d’une exposition organisée par le musée Lipsius de Dresde, la fondation Gerda Henkel explore en compagnie de la chercheuse Kata Krasznahorkai l’influence de la figure d’Angela Davis dans l’art de la RDA et plus généralement de l’Europe de l’est. Une série en quatre épisodes, mis en ligne progressivement jusqu’au 5 mai prochain.


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