De la pauvreté en Allemagne - Feuilleton #4

Au programme : les chiffres-clés du rapport sur la pauvreté et la richesse en Allemagne, un entretien avec le chercheur Andreas Aust et une exploration des transformations du marché du travail.

Je suis Arthur Devriendt, journaliste indépendant et créateur de «Feuilleton» : une lettre d’information consacrée aux idées qui agitent l’Allemagne ! N’hésitez pas à réagir : en utilisant la fonction «répondre» de votre messagerie ou en laissant un commentaire en bas de la page. Pour en savoir plus sur «Feuilleton», cliquez ici.

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«Feuilleton» est jeune, et comme tous les jeunes, se cherche un petit peu. Pour ce quatrième numéro, je vous propose un format différent. Pas de « feuilleton des feuilletons » ou de « revue de presse francophone », mais un dossier spécial. Pour prendre le temps d’approfondir un sujet, à l’heure du petit-déjeuner.

Alors que le gouvernement fédéral a publié une première version de son rapport sur la pauvreté et la richesse en Allemagne, je vous en présente les éléments-clés. J’en discute avec le chercheur Andreas Aust et je le complète avec une lecture sur les transformations du marché du travail outre-Rhin.

J’espère que ce format vous plaira, n’hésitez pas à me faire part de vos retours dans les commentaires ! Viel Spaß beim Lesen et à samedi prochain !

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Les chiffres clés de la pauvreté en Allemagne

Au début du mois, le gouvernement fédéral a publié une version non définitive de son nouveau « rapport sur la pauvreté et la richesse en Allemagne », dont la dernière édition remontait à 2017.

Si l’on pourra regretter l’absence d’informations sur la répartition géographique de la pauvreté, l’intérêt de ce rapport réside dans la construction et la mobilisation d’un nouvel indicateur, la « situation de vie », qui permet de saisir la pauvreté dans ses différentes dimensions. Cet indicateur est présenté par le chercheur Andreas Aust dans l’interview qu’il m’a accordé (voir plus bas).

Voici les enseignements principaux et chiffres-clés de ce rapport :

  • Avec un apport migratoire important ces dernières années, la population allemande s’établit désormais à 83,2 millions d’habitants.

  • L’Allemagne connaît actuellement son plus haut taux d’emploi depuis la réunification, avec 45,35 millions de travailleurs. Avec 5% en 2019, le chômage avait atteint un niveau historiquement bas, avant de remonter à cause de la crise liée au COVID-19 (5,9%). En 2020, compte tenu des mesures sanitaires, le chômage partiel a bondi pour concerner 18% des salariés allemands.

  • En termes d’inégalités, 50% de la population dispose de 70% des revenus. En matière de patrimoine et de capital, la situation est bien plus inégalitaire : la moitié de la population possède 99,5% du patrimoine total.

  • Le « risque de pauvreté » concerne environ 16% de la population. Ce risque est cependant plus fort pour certaines catégories : ainsi les personnes avec « arrière plan migratoire » sont deux fois plus touchées que les personnes sans « arrière plan migratoire » (une notion fortement discutée par ailleurs).

  • Le « risque de pauvreté » se manifeste également différemment selon que l’on est à l’ouest (15,10%) ou à l’est du pays (22,80%). À noter qu’entre 2006 et 2016, l’écart s’est également creusé au niveau du salaire moyen : 3906 euros à l’ouest contre 2480 euros à l’est.

  • Les pôles extrêmes, c’est-à-dire la catégorie la moins favorisée d’un côté et la plus favorisée de l’autre, se sont renforcés au fil du temps. Alors que ces deux catégories ne regroupaient que 8% de la population dans les années 80, elles en regroupent désormais 20%. Cette augmentation des marges s’est fait principalement au détriment de la classe moyenne, qui ne regroupe plus que 37% de la population (voir l’illustration ci-dessous)

  • L’effet de trappe à la pauvreté s’est renforcé : quand 40% des plus pauvres restaient quatre ans en situation de pauvreté dans les années 80, ce taux s’établit désormais à 70%.

  • L’introduction du salaire minimum en 2015, actuellement à 9,50 €, a eu un effet positif sur le salaire horaire (+6,5% entre 2014 et 2016). En revanche, compte tenu de contournements nombreux à la législation ou de réductions du nombre d’heures de travail accordées, cette mesure n’a pas pu abaisser significativement le risque de pauvreté. Elle n’a pas eu d’impact non plus sur le chômage ni sur la signature de nouvelles conventions collectives.

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Andreas Aust : « Si l’on parle de pauvreté, alors on doit parler de richesse »

En charge des politiques sociales au sein du « Paritätischer Verband », puissante fédération des associations caritatives allemandes, le chercheur Andreas Aust revient sur les nouveautés et limites du rapport sur la pauvreté.

Le gouvernement fédéral allemand a mis en ligne une première version de son nouveau rapport sur la pauvreté et la richesse en Allemagne. Quels sont les éléments nouveaux pour vous ?

Méthodologiquement, on a deux nouveautés passionnantes. La première, ce sont les analyses en « situations de vie », où l’on prend en compte différents aspects de la situation matérielle des personnes, au-delà du seul revenu. On peut ainsi penser la pauvreté en lien avec la situation en matière de logement, l’activité professionnelle, le patrimoine. Cela n’était pas présent dans les rapports précédents.

La seconde nouveauté concerne les foyers les plus riches. On est souvent confronté au fait que ces ménages ne participent pas ou peu aux enquêtes. Pour ce rapport, une étude a pu regarder du côté des détenteurs d’actions, constituer un échantillon et examiner précisément leur situation.

Dans un communiqué publié sur votre site internet, vous dénoncez les modifications qui ont été faites entre les versions de travail et le rapport publié. Le gouvernement a-t-il souhaité embellir la situation ?

Le premier rapport que nous avons eu, c’était l’interprétation des données réalisée par le ministère du travail. Ce document a ensuite été transmis aux autres ministères qui ont regardé si les interprétations étaient compatibles avec leur propre vision. Ils effacent alors les choses qui ne leur correspondent pas. Si cela s’est davantage produit dans le passé, on trouve encore traces de telles pratiques ici.

Pour prendre un exemple, on avait, dans la première version, une mention selon laquelle l’amélioration des prestations pour les plus pauvres avaient des effets immédiats sur la demande. C’est-à-dire que quand les aides sociales augmentent, l’argent n’est pas épargné mais dépensé. Cette phrase a été retirée du rapport. Parce qu’un autre ministère a vraisemblablement estimé que cela pourrait justifier une augmentation des prestations sociales. Des cas comme ça, il y en a plusieurs.

Une des particularités de ce rapport sur la pauvreté et la richesse est qu’il rejette l’emploi du terme de « richesse » dans ses analyses. Peut-il y avoir l’un sans l’autre ?

La raison tient à ce qu’il est très difficile de fixer un seuil de richesse. Avec un seuil à 200 ou 300% du revenu médian, il y a le risque que l’on désigne des personnes comme riches alors qu’elles ne le sont pas subjectivement. Et que l’on forme un groupe tellement large que celui-ci regroupe tant les grands propriétaires d’entreprises et les milliardaires que les personnes en haut du secteur public. C’est l’argumentation utilisée par les auteurs et le gouvernement fédéral.

Pour nous, il est clair qu’on ne peut pas éliminer le terme « richesse » d’un tel rapport. Qu’on utilise à la place le terme d’« aisance » (Wohlhabenheit) est très discutable et revient à dissimuler les inégalités sociales. Si l’on parle de pauvreté, alors on doit parler de richesse et des rapports qui existent entre les deux.

Le 1er janvier, le montant de l’allocation chômage longue durée a été rehaussé à 446 euros. Votre fédération réclame, dans une pétition en cours, une hausse à 600 euros. Comment avez-vous calculé ce montant ?

Ce qui s’est passé au 1er janvier, c’est une simple compensation de l’inflation. Le gouvernement n’a pas prévu, ni politiquement ni budgétairement, que le montant de base augmente. Il prétend fixer le minimum vital à partir des dépenses de consommation d’un groupe de référence mais décide qu’un certain nombre de postes de dépenses ne sont pas pertinents.

Si l’on prend en compte l’ensemble des dépenses, on arrive à une valeur de 600 euros minimum. C’est pourquoi nous réclamons ce montant. Nous avons aussi montré, ces dernières années, en quoi ces 600 euros sont nécessaires. Il y a actuellement un écart énorme entre la moyenne des aides sociales et le seuil de pauvreté. Pour les personnes seules, cet écart est de 250 euros. Enfin, nous avons également montré qu’avec les aides sociales actuelles, il n’est pas possible de se nourrir sainement.

Les élections du Bundestag vont avoir lieu en septembre et les partis commencent à publier leur programme. Pensez-vous que ces thématiques seront présentes lors de la campagne électorale ?

Je pense que ça jouera un rôle important. À partir du moment où une grande part de la population sera vaccinée, et où la thématique du coronavirus sera moins présente, d’autres questions pourront être soulevées. Qui va payer les coûts engendrés par la crise sanitaire ? Comment traite-t-on de l’endettement des ménages ? Qui a réalisé d’importants profits ? Comment partager plus justement la richesse ? J’espère qu’il y aura ce débat et je le suppose aussi fortement.

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Économie de la connaissance : précarité des cols bleus contre protection des cols blancs ?

En surface, rien n’a changé. Depuis plus de quatre décennies, l’industrie automobile domine les exportations allemandes (15,50% des biens exportés en 2020). Mais cette stabilité masque mal les changements profonds qui agitent le secteur manufacturier. Avec la montée en puissance des nouvelles technologies, celui-ci est entré dans une nouvelle ère : entre 2009 et 2017, les dépenses en R&D sont passées de 26 à 47 milliards d’euros.

Dans cette transition vers « l’économie de la connaissance », l’Allemagne bénéficierait de nombreux avantages : une main d’oeuvre bien formée, une protection sociale solide et un système de cogestion efficace entre organisations patronales et syndicats. Un écosystème à même de « transposer les principes de l’économie sociale de marché dans l’âge de l’économie des données » avec en ligne de mire une « croissance inclusive », selon la terminologie des auteurs du rapport sur la richesse et la pauvreté, présenté plus haut.

Les réformes sociales du début des années 2000 — souvent réduites au nom de leur concepteur, Peter Hartz — avaient commencé à mettre à mal ce récit. À gauche et dans le milieu universitaire, deux approches ont alors émergé pour tenter de comprendre les évolutions en cours sur le marché du travail outre-Rhin : certains ont fait le choix de la « dualisation » quand d’autres ont préféré le terme de « libéralisation ».

Dans un article passionnant publié dans la revue Politics & Society, les chercheurs Sebastien Diessner, Niccolo Durazzi et David Hope montrent en quoi ces deux approches échouent à appréhender correctement ce qui se passe en Allemagne. Opposant les secteurs économiques entre eux ou au contraire en les réduisant dans un grand tout, ces approches passeraient à côté de ce qui constitue la nouvelle ligne de division du marché du travail : les compétences.

À travers l’examen des politiques éducatives, des négociations salariales et des dispositifs de protection sociale, les auteurs montrent en effet que si les employeurs — notamment du secteur manufacturier — poussent pour plus de dérégulation au détriment des travailleurs les moins qualifiés (raccourciment des durées d’apprentissage, affaiblissement des conventions collectives, réduction des durées d’indemnisation chômage…), ils réussissent dans le même temps à protéger davantage les « collaborateurs » aux compétences les plus valorisées.

En face, les syndicats de salariés ont tenté de résister quelques temps. Avant de prendre également le parti des travailleurs les plus qualifiés au tournant des années 2010. Présentée dans l’article, la trajectoire suivie par le puissant syndicat IG Metall est tout à fait éclairante à cet égard. Plus largement, l’affaiblissement des syndicats souligné par les auteurs n’est pas sans poser question sur la pérennité du système de cogestion au cœur du « modèle allemand » : si les « relations bilatérales entre l’Etat et le milieu des affaires [deviennent] prépondérantes », qui pour protéger les plus faibles ?

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