La normalité selon Juli Zeh - Feuilleton #1

Au programme de ce numéro : le nouveau roman de Juli Zeh et la biographie d'Alois Hitler par l'historien Roman Sandgruber. Sans oublier quelques conseils culturels.

Je suis Arthur Devriendt, journaliste indépendant et créateur de «Feuilleton» : une lettre d’information consacrée aux idées qui agitent l’Allemagne ! N’hésitez pas à réagir : en utilisant la fonction «répondre» de votre messagerie ou en laissant un commentaire en bas de la page. Pour en savoir plus sur «Feuilleton», cliquez ici.

Temps de lecture : 10 minutes

Pour ce premier «Feuilleton», partez dans le Brandebourg en compagnie de la romancière Juli Zeh et sur les traces du père d’Adolf Hitler avec l’historien Roman Sandgruber. Retrouvez également le feuilleton des feuilletons, la revue de presse francophone et piochez dans les conseils culturels. Viel Spaß et à samedi prochain !

Lire en ligne ce numéro

Le feuilleton des feuilletons

  • L’avenir du journalisme réside-t-il dans les mailing lists et newsletters ? Depuis quelques années, les plateformes se multiplient, y compris en Allemagne, pour accompagner et rémunérer les auteurs de la «creator economy» (Der Freitag)

  • Professeur de littérature comparée, Michael Rothberg propose de repenser le souvenir de l’holocauste en relation avec les mémoires de la colonisation et de l’esclavage. Une approche qui réclame une «éthique de la comparaison» (Die Zeit)

  • Elles s’appellent «RUMS», «KATAPULT MV» ou «VierNull» : ces initiatives veulent secouer le paysage médiatique régional allemand, souvent sous la coupe d’un seul titre, en proposant un journalisme innovant et indépendant (MEEDIA)

  • Alors que la question «identitaire» bouscule la scène littéraire, Saba-Nur Cheema invite à interroger les inégalités à l’œuvre au sein du secteur de l’édition. Sans perdre de vue la capacité de la littérature à exprimer empathie et solidarité (taz)

  • Diffusé par la NDR, le documentaire «Lovemobil» se présentait comme une plongée intime dans le quotidien de prostituées. Accusée d’avoir eu recours à des actrices, la réalisatrice a invoqué le concept de «vérité extatique». À tort (SZ)

  • La chaîne ProSieben, davantage connue pour diffuser «Germany’s next top Model» avec Heidi Klum que des sujets sociétaux, a surpris les téléspectateurs en proposant le 31 mars, sans les habituelles coupures publicitaires, un reportage et de nombreux témoignages sur les conditions de travail des soignants (RND)

La fiction : La normalité selon Juli Zeh

Traduite en France aux éditions Actes Sud, l’écrivaine allemande Juli Zeh vient de publier outre-Rhin son dernier roman, Über Menschen (Luchterhand, 416 p.). Une réflexion entraînante et émouvante sur la société allemande et ses fractures à l’heure du coronavirus et de Greta Thunberg.

Il y a quelque chose d’étrange à lire dans une œuvre de fiction la réalité qui est la nôtre depuis plus d’un an désormais. Est-ce l’effet de distance propre à la mise en récit ? Séparations en plexiglas, marquages au sol, interdiction des regroupements, contrôles inopinés des sacs de course… On a beau partager le bien-fondé des mesures sanitaires, on ne peut manquer de s’interroger : « La société a-t-elle perdu la tête ? »

Ces mots sont de Dora, 36 ans, employée d’une agence de publicité à Berlin. Quand elle achète une maison dans la campagne du Brandebourg, cela pourrait ressembler au cliché d’un « retour à la terre » pour gens de la ville. Mais chez Dora, nulle trace d’un nouveau « projet de vie » opérable à la powerpoint. Achetée dans le dos de son compagnon – un journaliste trop occupé à jouer à l’épidémiologue – cette nouvelle demeure est une porte de sortie : « Elle avait besoin de cette maison. Urgemment. Comme une technique de survie mentale. »

C’est ainsi que Dora et sa chienne atterissent dans la localité (fictive) de Bracken : 284 habitants, des autocollants AFD sur les boîtes aux lettres, trois passages de bus par jour et un voisin, Gote, « le nazi du village ». Un défi pour celle qui se dit écolo et anti-raciste, sans avoir jamais eu à défendre ses positions devant un « vrai » nazi.

Si le risque était grand de tomber dans la caricature – la galerie de personnages va de la mère célibataire à l’artiste homosexuel – Juli Zeh évite habilement celui-ci en soulignant les interrogations et doutes de Dora ainsi qu’en donnant de l’épaisseur aux différents protagonistes. Avec une légère pointe d’humour, pour mieux supporter cette période : quand « dehors on a la pandémie, à l’intérieur le chômage, de l’autre côté un voisin nazi avec une tumeur au cerveau », que voudrait dire un retour à la normalité ?

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La revue de presse francophone

  • Méconnu en France, l’écrivain allemand Hans Magnus Enzensberger fait l’objet d’une nouvelle traduction : ses Poèmes sont publiés en version bilingue chez Vagabonde (En attendant Nadeau)

  • Depuis le 1er novembre dernier, Jana Kühl est titulaire de la chaire de «gestion du trafic cyclable» à l’université de Salzgitter (Basse-Saxe). Une des sept chaires créées par le ministère des transports pour favoriser l’usage du vélo (France Inter)

  • Le 23 juin 1940, Adolf Hitler se rend sur le tombeau de Napoléon. Le lendemain, il ordonne de râfler les trophées de guerre amassés par l’Empereur en Prusse et Autriche. Un documentaire d’Isabelle Gendre revient sur cet épisode (Le Monde)

  • Depuis plusieurs semaines – et la parution d’une tribune de l’ancien président du Bundestag, Wolfgang Thierse – le débat est intense en Allemagne sur le contenu d’une «politique identitaire» qui se substituerait aux combats classiques de la gauche et de la social-démocratie (Institut Montaigne, Fondation Jean Jaurès)

  • Un coffret DVD rend hommage au cinéma de la réalisatrice Angela Schanelec, ours d’argent à Berlin en 2019 pour « I Was at Home, but… » (Télérama - abonnés)

Les idées : Lettres et zones d’ombre d’Alois Hitler

Les rayons des librairies et des bibliothèques débordent de travaux consacrés au national-socialisme. À elles seules, les biographies d’Adolf Hitler se chiffrent en plusieurs centaines. On ne compte pas non plus les livres dédiés à l’entourage du «Führer» : qu’il s’agisse de son assistant, de son banquier ou encore de son chauffeur, chacun a eu droit à son ouvrage. Mais une personne manque à l’appel : son père, Alois.

Né hors mariage en juin 1837, Alois Schicklgruber – il ne prendra le nom Hitler qu’en 1876 – intègre les douanes après une formation de cordonnier. Nommé d’abord à Salzbourg, il est fait fonctionnaire en 1864 puis est muté à Branau en 1871, où il atteindra le grade d’officier supérieur. C’est là que naîtra, en avril 1989, Adolf Hitler.

Si ces éléments factuels sont connus, la personnalité du père du futur dictateur est elle entourée de nombreuses zones d’ombre. Souvent réduit à son alcoolisme et à sa violence envers ses enfants, son portrait reposait jusque-là sur la base de quelques témoignages contradictoires et de nombreuses suppositions, encouragées par l’absence de traces écrites connues.

La découverte, dans un grenier, de 31 lettres rédigées par Alois Hitler change-t-elle la donne ? Relayée par la presse française début mars, l’annonce de cette découverte, qui date de 2017, accompagne la publication aux éditions Molden d’un ouvrage de l’historien autrichien Roman Sandgruber : Le père d’Hitler. Comment le fils est devenu dictateur (février 2021, 303 pages, non traduit).

Les lettres retrouvées et exploitées par Roman Sandgruber couvrent la première moitié de l’année 1895. Muté à Linz pour sa fin de carrière, Alois Hilter fait alors l’acquisition d’une ferme auprès d’un certain Josef Radlegger. Passionné d’apiculture et au courant des techniques modernes de l’agriculture, Alois Hitler souhaite y réaliser son rêve de vivre de la terre.

La correspondance entre les deux hommes, partiellement retranscrite, traite quasi exclusivement des conditions de vente, des circuits financiers et du matériel laissé dans la propriété. Dans un mélange d’allemand administratif et de patois, Alois Hitler laisse cependant entrevoir quelques traits de sa personnalité : fier de ses connaissances acquises en autodidacte, il n’hésite pas à en faire l’étalage, tout en critiquant la bureaucratie et en rabaissant nombre de personnalités du cru.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, malgré la stratégie marketing de la maison d’édition : dans la perspective d’une meilleure compréhension de la trajectoire future d’Adolf Hitler, l’apport de ces lettres est limité. Elles n’occupent d’ailleurs qu’une vingtaine de pages. C’est une autre source qui fait l’intérêt du livre : le manuscrit des souvenirs de jeunesse d’August Kubizek.

Publiées en 1953, les mémoires de cet ami d’enfance d’Adolf Hitler ont longtemps été rejetées par la communauté des historiens. Si leur apport a été réévalué, notamment suite aux travaux de Brigitte Hamann, ces mémoires restaient toujours problématiques à appréhender compte tenu des nombreux caviardages opérés au texte en vue de sa publication. La découverte du manuscrit original, « beaucoup plus court et beaucoup plus authentique », en fait une source fiable pour Roman Sandgruber.

Grâce à celle-ci, l’historien, pourtant prudent tout au long de son ouvrage, se fait alors plus catégorique et veut trancher un débat : « [Adolf Hitler] est arrivé à Vienne comme antisémite et n’avait pas besoin de le devenir sur place. » Mis en scène dans Mein Kampf, le « réveil viennois » d’Adolf Hitler serait peu probable. Dès son enfance à Linz, il aurait fait part d’une haine contre les juifs et les tsiganes. Une attitude répandue à cette époque : le journal dans lequel écrivait occasionnellement son père, le Linzer Tages-Post, n’appelait-il pas dès le début des années 1900 au boycott des commerces juifs et à l’internement des tsiganes, « peuple parasite » ?

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Les conseils culturels pour la semaine

Alors que la polémique est forte en France sur le sexisme dans le milieu médiatique, c’est à ce sujet que s’attèlent les réalisatrices allemandes Leonie Stade et Annika Blendl dans leur docufiction «All I never wanted» disponible sur le site de l’ARD.

Sorti dans les salles allemandes en novembre 2019 et nominé pour de nombreux prix, «All I never wanted» suit les aventures des deux réalisatrices – qui jouent leur propre rôle – dans le financement et le tournage d’un documentaire. Auprès d’une jeune fille qui fait ses débuts dans le mannequinat, d’une actrice de télévision vieillissante en recherche d’un renouveau au théâtre, et dans leurs propres démarches, elles se retrouvent confrontés à l’âge, au contrôle des corps et aux relations de pouvoir. Si le film n’échappe pas à certaines facilités, sa construction intelligente et le jeu des acteurs permettent d’aborder ces thématiques sans caricatures.

  • Dimanche soir, dans «La femme au tableau», revivez l’histoire de Maria Altmann, autrichienne juive réfugiée aux USA qui se bat devant les tribunaux pour récupérer les peintures de Gustav Klimt volées par les nazis. Un film de Simon Curtis avec Daniel Brühl (Arte)

  • Jeudi 8 avril, sur Instagram, plongez dans les coulisses de l’exposition «Deutsches Design 1949-1989. Deux pays, Une histoire» du Vitra Design Museum en compagnie du designer Konstantin Grcic (Design Museum)

  • En compagnie de l’historien Nicolas Offenstadt, une discussion autour de la réédition de l’ouvrage de Gilbert Badia, Le spartakisme. Les dernières années de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, initialement paru en 1967 (Paroles d’histoire)

  • Enfin, d’ici samedi prochain, faites un tour dans les couloirs virtuels de la «Berlinische Galerie» et des contenus proposés autour de son exposition sur l’architecture berlinoise des années 80 (Berlinische Galerie)


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