Artiste, ouvrier, invisible ? - Feuilleton #2

Au programme de ce numéro : une rencontre avec la créatrice Aurelia Paumelle et la disparition de la classe ouvrière du jeu électoral. Sans oublier « le feuilleton des feuilletons ».

Je suis Arthur Devriendt, journaliste indépendant et créateur de «Feuilleton» : une lettre d’information consacrée aux idées qui agitent l’Allemagne ! N’hésitez pas à réagir : en utilisant la fonction «répondre» de votre messagerie ou en laissant un commentaire en bas de la page. Pour en savoir plus sur «Feuilleton», cliquez ici.

Temps de lecture : 9 minutes

Pour ce second numéro de «Feuilleton», partez à Berlin avec la créatrice Aurelia Paumelle et dans les allées du Bundestag à la recherche des ouvriers. Consultez également le feuilleton des feuilletons, la revue de presse francophone et piochez enfin dans les conseils culturels. Viel Spaß et à samedi prochain !

Lire en ligne ce numéro

Le feuilleton des feuilletons

  • Une newsletter chaque matin à 6h30 ? Ne comptez pas sur moi, je connais la charge de travail :-) C’est en revanche ce que vient de lancer le FAZ, qui la réserve toutefois à ses abonnés. Une nouveauté dans un paysage qui misait davantage sur la gratuité d’une telle offre (Meedia)

  • Dans un article initialement publié dans la Boston Review, William Callison et Quinn Slobodian procèdent à une typologie des «Querdenker», ces opposants au COVID-19. Une plongée détaillée et quelque peu engoissante… (Die Zeit)

  • La crise sanitaire a fait basculer en un temps record nombre d’institutions artistiques (musées, théâtres, salles de concert…) dans l’ère numérique et avec elle, les plateformes. Que signifie cela pour l’art et sa pratique ? (FAZ - abonnés + Süddeutsche Zeitung) // Un sujet en lien avec notre rencontre du jour (à lire plus bas)

  • Comment représenter la pauvreté sur une scène de théâtre sans tomber dans les clichés ? Comment combattre le racisme anti-pauvres dans la scène culturelle ? Une rencontre avec la performeuse hambourgeoise Verena Brakonier et l’anthropologue Francis Seeck (Die Zeit) // Un sujet en lien avec la lecture de la semaine (à lire en fin de newsletter)

La vitrine en salle d'exposition, la boutique en studio photo – Rencontre avec Aurelia Paumelle

En Allemagne comme partout ailleurs en Europe et dans le monde, les artistes tentent de faire au mieux pour rester visibles et vivre de leur métier malgré les restrictions sanitaires, la fermeture des lieux d’exposition et l’annulation des événements.

C’est dans ce contexte que les vitrines de commerces s’ouvrent aux artistes locaux. À Munich, c’est le renommé centre commercial du Luitpoldblock qui a lancé une invitation à une dizaine d’artistes. À Hambourg, l’installation de l’artiste Sabine Mohr a été pensée de manière à pouvoir être regardée depuis la vitrine de la galerie.

La capitale allemande n’est pas en reste. En janvier dernier, le FAZ invitait à découvrir ces nouveaux lieux d’exposition temporaires à travers une balade dans Berlin. Et quand ce n’est pas dans la vitrine, c’est la boutique elle-même qui peut prendre une toute autre fonction, comme le montre la créatrice française Aurelia Paumelle.

Formée à Paris et installée à Berlin depuis 2010, Aurelia Paumelle conçoit des pièces uniques ou petites collections streetwear à partir de fins de série de maisons de couture parisiennes et italiennes. Quelques mois avant l’arrivée du COVID, elle déménageait sa boutique-atelier à Prenzlauer Berg, quartier « bohème » de la capitale allemande.

Avec les mesures sanitaires, l’adepte des réunions autour de produits locaux a dû basculer sur le web. Avec son initiative «Lockdown Project», elle investit les réseaux sociaux en compagnie de quarante-trois personnalités créatives et artistes. Rencontre.

Avec le «Lockdown Project», vous faites se rencontrer un photographe, une designer de vêtements (vous-même) et des personnalités créatives de Berlin. Les clichés sont ensuite diffusés sur les réseaux sociaux en guise de soutien mutuel. Pouvez-vous nous en dire plus sur la génèse de ce projet ?

Dans mon atelier, je crée des petites séries ou des pièces uniques. Je travaille donc essentiellement en local, avec les touristes, les berlinois et à l’aide du bouche-à-oreille. Je n’avais pas de shop online, mes vêtements sont à essayer, il s’agit d’une véritable expérience. Avec les premières mesures liées à l’épidémie, j’ai mis en place une boutique en ligne. Quand le deuxième lockdown en novembre est arrivé, là, je me suis vraiment inquiétée.

« Là, je me suis vraiment inquiétée »

Comme ma boutique ne pouvait pas être ouverte, je l’ai transformée en studio photo. J’ai invité des artistes et plus largement des personnalités créatives et freelance. On retrouve donc aussi bien une curatrice que des musiciens ou un personal shoper. Un premier photographe a dû quitter le projet pour un contrat au Québec. J’ai invité une autre photographe qui a tout de suite accepté car elle était en stand by, sans contrat ni demandes.

Avec ce projet, vous avez pu cotoyer différents artistes de différentes disciplines : musiciens, photographes, designers.. Vivent-ils tous la crise de la même manière ?

Les musiciens et chanteurs m’expliquaient qu’ils sont en streaming. Ils jouent, mais les budgets sont beaucoup plus serrés. Certains DJs se mettent à la production de musiques de films, mais ça ne se trouve pas si facilement. Les DJs de clubs, purs et durs, ont eux vraiment zéro boulot. On m’a parlé d’un festival en Albanie, il y en a un qui est invité là-bas. Mais sur Berlin, ils n’ont aucune chance de jouer. Je vois aussi les restaurants autour de moi, qui sont toujours fermés. C’est catastrophique.

« Chaque fois qu’il y a des projets, ils sont annulés »

Dans le quartier de Kreuzberg, l’hôtel «Die Fabrik» voulait mettre des chambres à disposition d’artistes pour qu’ils puissent travailler. Avec des expositions sur rendez-vous, des visites guidées, etc. Mais j’ai vu hier que la prochaine exposition était annulée...

Vous-même, vous avez emménagé dans votre nouvelle boutique seulement quelques mois avant les premières mesures. Comment est la situation aujourd’hui ?

Dans les petites boutiques, il faut présenter un test négatif. On a eu le «click & collect» puis le «click & meet» et maintenant c’est le «click & test». C’est très compliqué, les gens n’ont pas forcément le temps et on peut faire toutes ses courses dans les grandes surfaces sans test négatif. Pourquoi faire un test alors qu’on peut se rendre dans ces supermarchés ou acheter en ligne ? C’est absurde !

Ces derniers mois, on a beaucoup parlé des aides accordées aux artistes et des différences entre les Länder. À quoi avez-vous droit désormais ?

Comme créatrice de vêtements, je ne suis pas considérée comme artiste. Ils me considèrent comme commerçante, ce qui n’est pas toujours simple. En mars 2020, ça a été très rapide mais depuis, c’est très compliqué. Ils ont renforcé les règlementations car certains avaient abusé. Une nouvelle aide vient d’être mise en place, depuis le 1er avril. Avec mon comptable, on travaille dessus.

« J’ai plein de nouvelles idées »

Il y a quand même, dans l’histoire, des choses positives. Le propriétaire a baissé le loyer de moitié pour janvier et février. Pour l’instant, je n’ai pas mis la clé sous la porte. Je ne me sens pas en danger et j’ai plein de nouvelles idées.

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La revue de presse francophone

  • Le Bundesrat, assemblée des 16 Länder, souhaite profiter de la transposition de la directive européenne sur le droit d'auteur pour introduire une loi sur le prêt de livres numériques dans les bibliothèques et bousculer la main-mise actuelle des éditeurs (Actualitté)

  • De 1914 à 1924, Walter Benjamin a écrit plus de 70 sonnets. Un « tombeau de virtuosité linguistique » pour le critique Jean Lacoste, désormais traduits et publiés chez Walden n (Mediapart - abonnés)

  • « Du Maroc, de l’Allemagne et de l’entre-deux », tel est le slogan du projet dis:tance lancé par la maison d’édition marocaine « En toutes lettres » et le collectif allemand « dis:orient ». Un dossier en ligne pour découvrir des vies et des parcours entre les deux pays, à l’image d’Aziz Bijerj (En toutes lettres)

  • Un premier tome des Œuvres complètes de Friedrich Dürrenmatt (1921-1990) paraît aux éditions Albin Michel. L’occasion de redécouvrir un maître de la littérature de langue allemande du XXe siècle (Télérama - abonnés)

  • Remarqué pour La fabrique des salauds, l’auteur et réalisateur Chris Kraus fait l’objet d’une nouvelle traduction, chez Belfond, avec son dernier livre (publié en allemand en 2018) : Baiser ou faire des films (Le Monde - abonnés)

Quand la classe ouvrière disparaît du jeu électoral

Dans les débats sur la «politique identitaire» toujours vivaces outre-Rhin, de nombreuses voix s’élèvent à gauche, et notamment au SPD, pour réclamer un « retour aux fondamentaux ». Selon celles-ci, le combat pour la reconnaissance des particularismes identitaires, porteur de divisions, devrait laisser place à ce qui constitue le cœur de la social-démocratie, à savoir le combat pour l’égalité sociale.

Mais ce discours du « retour aux fondamentaux » ne relève-t-il pas d’un mythe ? L’éloignement d’avec « la base » n’est-il pas plus ancien que l’irruption de ces thématiques « identitaires » ? C’est ici que la publication d’un article d’Austin S. Matthews et Yann P. Kerevel, dans la revue German Politics, arrive à point nommé.

Sans évoquer directement ces débats récents, les deux chercheurs américains font le constat d’une très forte sous-représentation des ouvriers sur les sièges du Bundestag. Si on ne comptait déjà que 4% d’ouvriers en 1950, ce chiffre s’élevait à peine à 2% en 1999. Alors qu’on compte encore aujourd’hui 25% d’ouvriers dans l’ouest de l’Allemagne et 45% à l’est, selon les auteurs. Un fait « largement passé sous silence ».

Historiquement, comme le rappellent Matthews et Kerevel, des liens forts unissaient la classe ouvrière et le SPD. Le parti soutenait les mouvements ouvriers et la création de syndicats, lesquels alimentaient à leur tour le SPD en militants et candidats. Mais en 1998, la réforme du SPD et l’arrivée de Gerhard Schröder ont un effet de douche froide pour les syndicats, qui y voient « une capitulation devant la “classe managériale” ».

Plus à gauche, le parti Die Linke aura cherché à chasser sur les terres perdues du SPD. Mais les auteurs notent également une évolution sociologique de sa clientèle électorale et par conséquent une « modération du discours idéologique ». Dans ce schéma, le succès de l’AfD en 2017 semble s’expliquer simplement : un siphonnage des électeurs de la CDU (favorisé par la proximité des thématiques) combiné à un rejet de la gauche, notamment celle incarnée par le SPD, chez une partie de la classe ouvrière.

À travers une étude de la composition des listes proposées aux élections dans sept Länder, Matthews et Kerevel mettent en évidence les écarts entre les différents partis dans la nomination de candidats issus de la « working class ». Ainsi, malgré son histoire, le SPD est quasiment tombé au niveau de la CDU et du FDP quand il s’agit de faire d’un ouvrier l’un de ses représentants. Chez l’AfD, la probabilité est deux fois plus élevée. Dans les rangs de Die Linke, trois fois supérieure.

Du côté des électeurs, les chercheurs des universités de Denver et de Louisiane observent également un comportement défavorable envers les candidats d’origine ouvrière, en leur accordant moins de suffrages : « quand ils sont au courant de la profession du candidat, [les électeurs] discriminent les individus de la classe ouvrière. »

Un résultat qui va à l’encontre de précédentes études. Et qui au-delà des débats actuels, devraient amener à réfléchir à la qualité de la représentation politique.

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Quelques conseils culturels

  • Cette semaine, la nouvelle édition du festival « Les journées de l’exil » a démarré à Hambourg, organisé par la fondation Körber. Une édition principalement en ligne et donc accessible depuis n’importe où (Körber Stiftung)

  • Avec « Du beurre ou des canons », l’historien Tristan Landry propose une carte narrative sur la faim et les politiques alimentaires en Allemagne au début du XXème siècle (Gastropoliti.ca)

  • À travers trois vidéos au format expérimental (« Körper », « Figurationen » et « Welten ») proposées par l’université à distance de Hagen, plongez dans la théorie queer. En anglais ou allemand (FernUniversität in Hagen)


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